Segtaab Rap, le rap de la rencontre

Written by on 26 janvier 2015

Segtaab Rap est un documentaire Hip-hop tourné lors du festival Waga Hip Hop à Ouagadougou (Burkina Faso). D‘une durée de 35 minutes et réalisé en auto-production par La Sauce Production, ce film présente un portrait du rap africain. Échanges de premiers plans avec des rappeurs tel que ZM, Krotal, Amewu et DJ Werd, et Smockey, co-fondateur du mouvement « Le Balai citoyen », « Segtaab Rap » illustre le rap de la rencontre et la rencontre entre rappeurs. La Fleuj nous en dit plus.

Comment t’es venu l’idée de réaliser ce documentaire ? Quel était ton objectif ?
Au départ, nous voulions proposer au Festival Waga Hiphop, édition 2013, de programmer des artistes de notre entourage, comme Scoop & J.Keuz, Ypsos ou Alem, beatboxer, par le biais de notre association La Sauce Production. Les financements du festival pour cette édition ayant été supprimés à hauteur de 70%, cela a rendu impossible tout défraiement. Nous avons alors pensé à un partenariat en proposant de venir réaliser une vidéo autour du festival sur une durée de 10 jours, en ayant accès aux artistes programmés. Tout s’est alors monté très rapidement, nous avons  réunis une bande d’amis motivés, sept au total, qui ont mis de leur poche pour participer au projet.

L’idée était de réaliser des portraits de rappeurs et producteurs, en créant une ambiance visuelle marquée. J’ai voulu aborder ces rencontres sous deux aspects : les entretiens et les parties musicales puis contrebalancer avec des images plus brutes, prises dans l’immédiat et laisser place à l’improvisation. Je ne voulais pas scénariser les situations pour conserver ces ambiances de rue et essayer d’éviter le cliché ou toute complaisance.

Pourquoi avoir choisi de ne traiter que du rap et non de la culture hip-hop en général avec ses différentes disciplines ?
Nous nous sommes concentrés sur une seule discipline, plutôt que de s’éparpiller à vouloir couvrir l’ensemble des activités. Nous étions conscient de nos moyens, car pour un premier film auto produit, tu ne vas pas te lancer dans tous les sens, c’est souvent casse gueule et prétentieux. Le rap au Burkina mériterait un documentaire complexe et assidu autour des activistes du mouvement, mais le segtaab 2 - raptz.compeu de temps dont nous bénéficions ne nous a permis d’explorer qu’une partie visible de l’iceberg, donc nous voulions traiter le sujet différemment, à notre portée car beaucoup de vidéos existent déjà dans ce domaine.

Suite aux entretiens, je voulais proposer une sorte de défi aux protagonistes : poser en one shot sur les instrus que nous avions fait composées spécialement pour le film par des Mcs et beatmakers français. Cinq jours pour arriver à capter des artistes venus exceptionnellement pour le festival, caler des rendez vous … une course contre la montre et la chaleur compacte de la capitale. Il était important pour nous de discuter avec des artistes de différents pays comme Zara Moussa du Niger, Krotal, producteur et rappeur camerounais depuis la fin des années 80 ou encore Amewu et DJ Werd, d’Allemagne. Des Mcs dont la vision du hip hop coïncidait avec la notre, des personnages avec une esthétique forte, qui ont de la bouteille, et une démarche sincère à travers l’artistique. Nous avons aussi privilégié la notion d’instantané et découvert la scène locale qui est incroyable, avec ces soundsystems organisés une fois par semaine, où tu peux voir une quinzaine de rappeurs prendre le mic pendant des heures, à poser sur des faces B tournant en boucle, usées jusqu’à la moelle, comme « Shook ones » de Mobb Deep, ou « Simon says » de Pharoahe Monch. Dans une ambiance positive, avec cette lucidité sur la situation politique du pays, des mecs comme Busta Gaeenga, D.oud la Paix, Joey Le Soldat ou Art Melody, tiennent les murs de ces lieux incontournables comme le Daba ou anciennement Ouaga Jungle .

« le plus gros défi, c’est surtout d’aller au bout d’un projet comme Segtaab Rap, en auto-financement, sans avoir pour objectif de se faire des ronds »

Qu’est-ce qui t’as le plus marqué durant le tournage  ?
Toutes les rencontres qui ont permis ces moments d’échange ont été extrêmement enrichissantes. Je pense notamment au discours de Smockey, co-fondateur du « Balai Citoyen », mouvement politique important et influent durant l’insurrection d’octobre 2014. Ce qu’il nous explique pendant son entretien, quasiment prémonitoire, sera en intégralité sur le DVD. J’ai été aussi très marqué par Zara Moussa, surprenante de par sa très forte personnalité, militante pour le droit des femmes au Niger. Et puis Joey Le Soldat, rappeur burkinabé, porte parole d’un rap hybride, avec ce flow percutant entre mooré et français, sur des prods sombres aux teintes électro. Pendant le tournage, il a accepté notre défi plus que risqué qui, part sa portée symbolique, est devenue une des scènes les plus importantes du film. Ce qui est exceptionnel et unique au monde, c’est la richesse des langues qui se croisent dans un soundsystem : mooré, français, dioula, dagara et d’autres patois. C’est une des plus grandes forces du rap africain.

Et puis le plus gros défi, c’est surtout d’aller au bout d’un projet comme celui ci, en auto-financement, sans avoir pour objectif de se faire des ronds. Et ça, ça demande une grosse implication de tous les membres de l’équipe.

Suite à la réalisation de ce film, y a t-il eu des retombés pour les rappeurs ?
Si cela permet à certains d’avoir une petite visibilité en plus grâce au film, tant mieux. Ce n’est pas vraiment notre objectif, ils n’ont pas besoin de nous. Ce projet nous a permis de faire des rencontres humaines avant tout, et de partager des valeurs communes, montrer qu’il y a encore aujourd’hui une poignée d’artistes dotés d’une débrouillardise exemplaire qui utilisent le rap comme un outil de réflexion, sans forcément vouloir en faire une source de rémunération. Pour nous la seule possibilité de prolonger l’aventure, c’était d’établir des ponts, en programmant Joey Le Soldat sur deux concerts lors de sa tournée en France.

Voir sur scène la fusion entre le beat box d’Alem et le flow de Joey, c’est pour nous une certaine preuve d’accomplissement à notre échelle. Des rencontres que nous essayons de préserver sur le long terme.


A-t-il été difficile de distribuer ce film ?
Nous n’avons pas de distributeur. La chasse aux structures est lancé, nous y travaillons actuellement. Le film a été programmé au Comptoir Général à Paris fin 2014, et nous allons le projeter à Ouagadougou début février. D’autres villes sont prévues comme Bourges, Orléans, Rennes et Chambéry. Encore une fois, l’auto production, sans aucun réseau de distribution, est un travail à temps plein. Nous travaillons en parallèle sur le DVD, car c’est important pour nous que le docu puisse être vu, qu’on ait un objet physique dans les mains, quelque chose de concret. Pour cette prochaine étape, on fait appel aux internautes sur le site Ulule, donc à ceux qui souhaiteraient soutenir le projet, nous avons mis en ligne un racket collectif qui nous permettra de finaliser le DVD.
http://fr.ulule.com/segtaab-rap/

Si la campagne fonctionne, nous ajouterons au DVD pas mal de bonus, comme des passages de live, des freestyles dans les quartiers de Ouaga, l’interview intégrale de Smockey dans son studio. S’y trouveront aussi les instrumentales de Scoop, Ypsos, Mak’one, Zedo, MC Zombi, et Venom, composées pour le film. On travaille aussi sur des sous titres en anglais, qui permettront une plus large diffusion en dehors des frontières francophones.

As-tu l’intention de réaliser d’autres films sur le rap en Afrique ?
Pour le moment, je suis encore sur SEGTAAB RAP, mais il y a tellement de matière, chaque thématique abordée dans le film peut être un sujet à développer, notamment par le biais des langues et dialectes, je pense que là il y a un truc à faire. Ce qui m’intéresse c’est la combinaison formelle entre le fantastique et le naturalisme, car mes influences viennent en grande partie du cinéma de science fiction, d’où le parti pris des lumières dans SEGTAAB RAP. J’aimerai travailler sur le vaudou au Bénin, les origines du zombi, je ne sais pas encore sous quel angle, car c’est un sujet délicat, un faux docu expérimental mêlant réalité et fiction… ce sont des idées, je garde comme référence dans un coin de ma tête la série « Nollywood » du photographe sud africain Pieter Hugo par exemple…

Parle-nous de La Sauce Production : sa composition, son implication dans ce projet de film, ses projets futurs, etc.
La Sauce Production est à la base une association créée pour développer des projets artistiques et d’échanges culturels permettant aux artistes qui la composent de rendre visible leur démarche. Un petit collectif proposant diverses activités en lien à l’audiovisuel, la création de peintures grands formats, le maquillage artistique, avec aussi une dimension socioculturelle en proposant des ateliers pédagogiques et artistiques au jeune public. Le film a été porté par le petit noyau dur de La Sauce, et des membres gravitant auLa Sauce Prod - raptz.comtour, qui ont été attirés par l’idée du projet, et qui nous donnent un coup de patte pour aller au bout.

Nous travaillons donc à faire connaitre La Sauce Production comme association pluridisciplinaire, désirant créer des collaborations artistiques avec d’autres structures, artistes ou collectifs, allant dans le même sens que le notre.

As-tu d’autres projets à Ouagadougou ?
Je suis invité par le Festival Mur Mur à Ouagadougou qui aura lieu du 29 janvier au 15 février 2015, en tant que plasticien pour une résidence, avec la création de peintures murales, des interventions en classe et une expo collective, ce qui me permettra également de projeter le film en compagnie des artistes locaux.

Mot de la fin
Il est plus que nécessaire aujourd’hui de soutenir les projets artistiques indépendants qui germent un peu partout dans tous les domaines, quelque soit le médium, en rejetant le conformisme et la facilité. Et juste pour terminer, histoire de taquiner un peu les rappeurs narcissiques à l’égo bien chargé : qu’ils essayent de choisir, entre faire de l’artistique, ou devenir curé/imam/guide spirituel, mais qu’ils évitent de mélanger les deux. Les prophètes de tous bords en air max, avec ce côté moralisateur faussement hypocrite sont indécents. Qu’ils nous épargnent aussi certains sujets complexes dans des sons de 4 minutes 30, ils ne sont ni sociologues, ni des réincarnations de Martin Luther King.

Ça me rappelle que la religion est assez peu présente dans les textes que j’ai pu entendre au Burkina, et que ces sujets là, bien qu’ils existent, sont traités avec un certaine sagesse.
En espérant que cela dure…

Je vous invite donc à découvrir des artistes comme Joey Le Soldat au Burkina Faso, ou Scoop & J.Keuz en France, car ils représentent à mes yeux la vision que je défends du hip hop, en passant du « Pays des hommes intègres« , jusqu’à nos terres grolandaises.

« Les gens avec qui je roule considèrent que manger à sa faim c’est déjà s’mettre bien »
J.Keuz

PaiX
La Fleuj


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